1993-07-??? “Call Of The Wild”
Je ne sais pas si écrire a encore un sens. Mais l'homme a toujours écrit quand il avait peur. Peut-être justement parce qu'il avait peur.
Ce petit bunker m'aura finalement servi à quelque chose. Je le savais inoccupé, probablement construit en cas de tornade, sans jamais imaginer que je finirais par m'y réfugier pour attendre de savoir si le monde extérieur était encore habitable. La radio diffusait des informations de plus en plus incohérentes avant de se taire. Les premières rumeurs parlaient d'émeutes, de malades agressifs, puis de morts qui se relevaient. J'ai arrêté la radio.
Il y a une limite à ce qu'un homme peut entendre avant de commencer à inventer des monstres dans chaque bruit.
Puis je me suis regardé.
- Short.
- Chaussures.
- Lunettes.
- Chapeau.
- Pas de chemise.
Il y avait quelque chose de ridicule dans cette image.
J'ai pensé à Thor. Puis j'ai pensé qu'il avait probablement une armure. Alors j'ai gardé le short.
Il me fallait partir. Cet abri n'avait pas été entretenu pour subsister plus longtemps. J'ai donc traversé les bois en direction de la petite ville la plus proche. Quelques heures de marche seulement, si l'on se fie à une carte, mais beaucoup plus lorsque chaque clairière doit être observée avant d'être traversée et que le moindre bruit provenant d'une route peut annoncer une mauvaise rencontre. Mes années passées à travailler dans les parcs m'ont été plus utiles que tout ce que j'avais pu apprendre dans ma vie précédente. Lire le terrain, trouver de l'eau, reconnaître les plantes, improviser un abri ou simplement comprendre quand il vaut mieux faire demi-tour : tout cela semblait autrefois relever du loisir ou du métier. Aujourd'hui, ce sont des connaissances de survie.
J'ai commencé à récupérer ce que je trouvais sur mon chemin, dans les maisons abandonnées, les champs et les bois. De la nourriture, quelques outils, des morceaux de tissu, de la corde, des graines et tout ce qui pouvait avoir une utilité future. Je me suis également débarrassé de plusieurs rôdeurs isolés. Je n'éprouve aucune fierté à les tuer, mais je ne peux pas me permettre de les laisser derrière moi. J'ai longtemps pensé que l'homme devait apprendre à vivre avec la nature plutôt qu'à la dominer. Je suppose que je suis en train d'apprendre la même leçon avec ces choses-là.
J'ai toutefois évité une véritable horde. Je l'ai aperçue avant qu'elle ne m'aperçoive, et je n'ai pas commis l'erreur de vouloir jouer au héros. Il y avait beaucoup trop de morts pour qu'une lance, aussi bien préparée soit-elle, puisse faire la différence. J'ai simplement quitté le secteur et attendu que le danger passe. C'est peut-être ça, finalement, la véritable sagesse : savoir quand combattre et quand accepter que la meilleure victoire consiste à ne pas livrer bataille.
Depuis que tout a commencé, je repense souvent à mes origines, aux légendes de mes ancêtres. Ma famille est venue d'Europe bien avant ma naissance. Pourtant, lorsque le confort disparaît et que l'on ne possède plus que ce que l'on peut porter sur son dos, certaines vieilles histoires prennent une autre dimension. Peut-être que Ragnarök n'était pas une prophétie aussi absurde que je le pensais. Peut-être que chaque civilisation finit simplement par retourner à quelque chose de plus élémentaire.
L'équilibre de ce monde me semble également moins abstrait qu'avant. Toute rupture implique un nouvel équilibre, toute destruction contient la possibilité d'une reconstruction. Même les textes bibliques parlent de la poussière vers laquelle nous retournons. Nous passons notre vie à accumuler des choses pour finalement découvrir qu'il suffit d'un événement pour que tout cela disparaisse.
Je préfère ne pas chercher à donner un sens trop précis à ce qui arrive. Je ne crois pas aux récompenses ni aux punitions divines. Je vois plutôt cela comme la conséquence naturelle de nos choix. Alors je vais essayer de choisir correctement, aussi longtemps que j'en serai capable.
Aujourd'hui, j'ai trouvé un grand van abandonné près d'une station-service. Les clés étaient encore à l'intérieur et, contre toute attente, le moteur a démarré. J'ai vérifié ce que je pouvais, chargé mes affaires et pris la route vers l'ouest.
Ekron est désormais mon objectif.
J'ai trouvé un vieux flyer pour une boutique de chasse et de pêche qui s'y trouve. C'est une publicité parfaitement dérisoire dans un monde pareil, mais je l'ai conservée. Elle représente quelque chose d'assez étrange : quelqu'un, quelque part, pensait encore que les gens auraient besoin d'acheter du matériel de plein air.
Je suppose que je vais bientôt savoir si cette personne avait raison.
Le van roule encore, le soleil descend derrière les arbres et je n'ai toujours aucune idée de ce que je trouverai à Ekron.
Pour l'instant, je suis vivant.
Et tant que mes jambes, mon esprit et cette vieille machine voudront bien continuer à avancer, je n'ai aucune raison de m'arrêter.