“Du taff, un canadien, les jours qui se répètent”


Ca fait déjà deux semaines que je n'ai rien écrit dans ce journal. Il était coincé sous le pieds de mon établi dans la grange. A force de bosser comme un forcené, je devais plus réfléchir correctement et je l'ai mis là comme cale. Faut dire, depuis que je suis arrivé dans cette espèce de communauté un peu étrange, j'ai pas eu une seconde à moi. Même blessé! Je bosse tellement que cette foutue jambe veut pas guérir. Au moins, on a pas dû l'amputer. J'ai eu un peu peur pendant une seconde.

Il avait l'air adorable le Denis avec son accent mignon, sa moustache parfaitement entretenue et ses airs de bougre au grand cœur. Mais, en vrai, c'est un bourreau! Un tortionnaire! J'ai fini de retaper la grange en un temps record. Je sais pas si elle tiendra bien longtemps, mais il fait enfin chaud dedans! On est allé à Coalfield, l'attraction touristique au nord-est de la maison récupérer un poil à bois. On a démonté l'affaire et puis on l'a mis dans la benne de la camionnette. J'avais vu une magnifique peau de vache dans la maison qu'on venait de piller et une tête de cerf. C'est con, mais quitte à survivre à l'apocalypse dans notre grange de fortune, autant le faire avec un certain style.

Dans notre duo avec Denis - parce que oui, à bosser autant pour ce gars que je connais à peine je considère qu'on est un duo - c'est pas moi le penseur. J'écoute, j'observe et j'apprends. Denis, lui, il a l'air de s'y connaître en survie. Lors de notre seconde excursion à Coalfield, je l'ai perdu de vue dix minutes, quand je l'ai retrouvé il était recouvert de sang et dans son sillage je crois qu'il venait d'éradiquer une lignée entière de parfaits inconnus venu découvrir les joies de l'histoire de la région. Tout ça, avec le sourire. Je me demande si sous ses airs niais de canadien, c'est peut-être bien un sociopathe. Ou alors, il cherche juste à me rassurer. Je sais pas, est-ce j'ai l'air affolé ? J'ai pas osé lui dire que j'étais rentré dans une maison et que j'étais aussi tôt ressorti en courant en voyant un Z allongé sur le sol à côté du lit. On a finit de vérifier la reproduction de la ville au peigne fin pour trouver des choses utiles pour la maison avant de rentrer.

J'ai croisé Hunter pour la première fois. Pas un mauvais bougre, même s'il faudrait peut-être lui apprendre à interagir avec des humains. Il avait l'air pas content que je traine près des animaux ou de la grange. Je sais pas. En tout cas, je sentais qu'il était pas vraiment heureux que je sois là. Il est quand même resté cordiale. Ma' m'a appris de bonnes manières donc j'ai pas bronché. En tout cas, pour le moment, Bruce et Denis sont beaucoup plus sympa. Je vais essayer de pas trop me trouver dans le chemin de Hunter. Il a l'air pas commode, j'aurais pas envie qu'il me prenne en grippe. Enfin, il est pas resté trop longtemps donc l'ambiance est redevenue rapidement pareille que d'habitude. C'est dingue de ce dire qu'en deux petites semaines j'ai réussi à m'habituer à cet endroit. Je connais pas ces gens, cette vie et pourtant je deviens silencieusement une partie du groupe.

Il faut que je fasse mes preuves.

Je commence à me dire que Denis me refourgue la besogne que personne veut faire dans le coin. Il m'a demandé si je savais coudre, je lui ai dit que j'étais pas incroyable, mais Ma' m'a enseigné comme rapiécer une chemise. J'aurais peut-être pas lui dire, il s'est ramené avec un sac de tissu et m'a demandé de rapiécer des trucs. Le sac dégageait une puanteur insoutenable, ça avait pas l'air de le déranger. Je me demande même si son nez fonctionne encore. J'ai décidé de prendre le van devant la grange pour aller laver tout ce tissu au ruisseau d'à côté, il m'a jeté un regard étrange et s'est installé sur le siège passager. Il a pas dit un mot du trajet, l'ambiance était étrange. Y en avait du foutu tissu, tellement de tissu, c'est à se demander combien de personnes ils ont dû dépouiller pour en avoir autant. C'est peut-être plus simple de pas y penser.

J'ai vu un morceau de chemise avec des boutons de manchette qui ressemblait étrangement à la chemise de Pa'. Je me demande ce qu'il est devenu d'eux. Parfois, je me demande si un de ces survivants aguerris chez qui j'ai atterri les a pas sorti de leur tourmente. Je suis pas certain d'avoir envie d'avoir la réponse.

Après des jours de labeur acharné sur la grange, voila que je me retrouve assis sur une peau de bête à coudre jusqu'à loucher. Je crois que je suis trop bonne poire et qu'il en profite un peu le Denis. Je le vois à gauche et à droite, toujours affairé à quelque chose. Toujours à me demander quelque chose puis me laisser réaliser la tâche avant de revenir me demander autre chose. Il a dans l'idée de se faire une armure d'os. Un truc pas trop compliqué, censé limiter notre chance de nous faire mordre. Je lui ai pas dit qu'on dirait une idée sortie de Mad Max. J'ai trop peur qu'un gars du trio décide de me foutre à la porte que pour aller contre ce qu'on me demande. Ca fait que deux semaines, mais j'ai déjà pris goût aux petits plats préparés et à la chaleur d'une maison chauffée.

Je me demande ce que Bruce va nous faire à manger ce soir. J'ai un peu faim.