1993~??? “Falling Leaves”


Je suis pogné à la base pour un bout, pis ça me fait royalement chier.

On était partis dans le sud chercher des chèvres — tranquille, routine — pis y’a un maudit bouc qui a décidé que j’étais son rival. Y’est parti à pleine charge, direct sur moi, les cornes en avant comme un bélier possédé. J’ai même pas eu le temps de sacrer qu’il m’avait déjà rentré dedans.

Pis pas n’importe où.

Dans le cou.

J’te jure, j’ai senti le choc jusque dans les dents. Pis là… le chaud. Le sang. Trop de sang. J’me suis dit : “OK Denis, là ça devient sérieux.”

On est remontés en urgence. Pendant le trajet, ma vue commençait à virer au gris, comme si quelqu’un fermait les lumières tranquillement. J’me tenais conscient à coups de volonté pis d’entêtement — pas question de tomber là-dessus.

Pis là, quelques jours plus tard… c’est pas beau.

Ça cicatrise mal. Vraiment mal. C’est enflé, chaud… ça sent pas la rose pantoute. Infection, c’est sûr. Pis l’endroit… oublie ça, tu coupes pas ça. Pas question de jouer au boucher dans le cou. Faque on fait avec.

La douleur, elle, elle lâche pas.

La nuit, j’me tourne, j’me relève, j’me recouche… rien à faire. Ça pulse, ça brûle, ça me garde réveillé comme si j’avais un moteur dans la gorge. Faque je dors pas. Ou presque pas.

Alors j’me rends utile.

J’m’occupe des bêtes — même celles qui ont des cornes de tueur. Sans rancune… mais j’les garde à l’œil en tabarnak. Je range, je réorganise, j’fais le tour comme un contremaître fatigué.

Pis Jed… ben je le supervise sur la mécanique.

Ça, c’est un spectacle.

Lui, avec sa cheville en vrac, qui boîte autour du char, pis moi avec mon cou scrap à lui dire quoi faire. On est beaux à voir.

J’ai essayé de conduire. Mauvaise idée. Juste m’asseoir au volant, j’ai senti le noir revenir.

“Nope. On oublie ça Denis.”

Lui peut marcher un peu, moi je peux penser un peu… ensemble, ça fait deux demi-hommes. Deux poids morts, comme on dit. Mais criss, on lâche pas.

Le bout drôle c’est que v’là pas si longtemps, j’étais à plat. Un p’tit coup de blues, le moral dans les bottes. Pis là ? J’suis à moitié cassé, pis j’déborde d’énergie.

Comme si mon corps savait qu’il avait pas le droit de lâcher.

Le bandage… ah, lui…

Y’est collé, dur, plein de sang séché. À moitié pris dans la peau. Quand je vais l’enlever, ça va arracher solide. J’le sais déjà.

Mais bon.

“Ça va faire mal, pis après ça va être correct.”

C’est pas beau à voir. Mais ça tient.

Comme moé.

Les nuits s’étirent de plus en plus. L’air devient plus frais. On s’approche de l’automne, ça se sent dans les os.

J’ai perdu le compte des jours… mais j’dirais qu’on doit être rendus vers octobre.

Le temps avance, même quand nous autres on est arrêtés.