“GoGo Gadgeto Marteau”
En fait au petit matin je me suis rendu compte que ma blessure cicatrisait... les morsures des Z ne cicatrisent pas, c'est Denis et Web qui me l'ont dit en parlant de leur ancien camarade Chuck, dont la tombe est encore visible au fond du terrain.
C'était pas une morsure, une simple éraflure... un véritable miracle. Les dents ont du érafler la chair sans la pénétrer. La morsure n'a tout simplement pas été suffisamment profonde.
Je mesure pleinement l'immense chance que j'ai eu, c'est comme si un Dieu miséricordieux m'avais donné un coup de pouce. le genre de coup de pouce qui te dit "je t'aide une seule et unique fois , après tu te démerde".
Les jours se ressemblent maintenant...
C'est juste un constat. Avant, chaque journée était une surprise, et pas le bon genre. Maintenant il y a un rythme. Quelque chose qui ressemble à une vie, si on plisse les yeux.
Le matin : la forge. L'après-midi : la forge. Le soir : les bras qui brûlent, le dos qui tire, et un truc qui avance.
Webediah m'a fabriqué un soufflet.
Je sais toujours pas comment il fait. Il regarde un problème, il disparaît une demi-journée, et il revient avec la solution taillée dans du bois et du cuir. J'ai essayé de le remercier correctement. Il a haussé les épaules et est retourné s'occuper des cultures. Il y a des cultures maintenant. Un carré de terre retourné derrière la planque. Webediah sait faire ça aussi. Webediah sait tout faire et n'en parle jamais.
Denis m'a montré le générateur.
On était là tous les deux, à genoux dans la poussière, les mains dans le cambouis, et il m'expliquait patiemment en désignant les pièces une par une. Je comprenais pas tout avec son accent. Je notais quand même.
Ünthrr m'a appris à cuisinier.
Quand Ünthrr est en expédition, quelqu'un doit s'y coller. Alors c'est moi. Je suis pas à sa hauteur, loin de là... mais j'arrive à faire des trucs chauds qui ont du goût et qui nourrissent. Et les voir rentrer épuisés, poser leurs affaires, et trouver quelque chose qui attend sur le feu… je sais pas. C'est con mais ça compte.
En plus comme mes deux voitures sont aussi froissées que du papier crépon, j'ai appris a chercher de la glaise dans la nature, je suis du coup devenu très doué pour la cueuillette, ça remplit le frigo
Mais la forge....
La forge m'a appris quelque chose que personne m'avait dit : c'est pas un métier, c'est dix métiers.
Pour construire l'atelier, il faut être maçon. Calculer l'épaisseur des murs, doser la glaise, choisir les pierres qui tiendront la chaleur sans éclater. Foirer. Recommencer.
Pour le toit et l'armature, il faut être charpentier. Comprendre comment le bois travaille, comment les assemblages tiennent, où mettre les renforts. J'ai des livres. Je lis le soir à la lumière vacillante et au ronronnement du générateur, jusqu'à ce que les mots se brouillent.
Et pour forger il faut fondre du métal , et pour fondre du métal il faut un haut fourneau, un four a charbon , des moules en céramique, dans lesquels je coulerai le métal un jour, si j'arrive jusque-là... il faut être potier. Travailler l'argile avec une précision que j'ai pas encore. Les premiers ont craqué à la cuisson. Les deuxièmes aussi. Les troisièmes aussi...
J'ai les avant-bras qui ont doublé de volume depuis un mois. Couper du bois, casser de la pierre, malaxer de l'argile. éclater la tête d'un zombie errant en un seul coup...
Parfois je pense à avant. À commander une pizza. À appuyer sur un interrupteur et avoir de la lumière. À acheter un marteau au magasin sans avoir à le fabriquer moi-même. La société moderne, c'était des milliers d'années de savoir-faire que quelqu'un d'autre portait à ta place, et tu t'en rendais même pas compte. Tu appuyais sur des boutons et le monde entier travaillait pour toi dans l'ombre... les magasins, ça me manque les vrais bon magasins...
Maintenant c'est moi l'ombre. Et y'a personne derrière le bouton. mon projet m'occuppe tout mon temps, je suis pas très proche du reste du groupe, ils partent très souvent en expédition sans moi. j'imagine que quelque part ça les arrange que quelqu'un garde la boutique quand ils partent des jours entiers.
....Et puis il y a eu les deux zombies.
J'en parle pas facilement.
Les murs de la forge n'étaient pas finis... ils sont toujours pas finis, mais là c'était vraiment pas fini... Et deux d'entre eux sont passés par une ouverture côté nord, la nuit. Le bruit a réveillé Denis en premier. Ensuite tout le monde.
D'habitude on a pas de ces saloperies a des kilometres a la rondes, j'ai du finir par en attirer a force de donner des grands coup de marteau sur la charpente.
Ça a duré trois minutes peut-être. Ça m'a semblé beaucoup plus long.
Quand c'était réglé, personne a crié, personne m'a fait de scène. Mais les regards… les regards m'ont suffi. Webediah qui reposait son outil sans un mot. Ünthrr qui regardait le sol. Denis qui fixait la brèche.
Mon chantier avait mis le groupe en danger.
Je me suis pas excusé. Les mots auraient sonné creux. J'ai juste pris ma truelle le lendemain à l'aube, avant que les autres soient levés, et j'ai commencé à monter le mur nord.
Il est fini maintenant.
Les trois autres suivront avant la fin de la semaine. Après ça, le toit.
Après le toit... le reste.