“L'inconnu d'Ekron”


Il y a quelque chose de rassurant dans la routine. Quelque chose de soulageant dans la répétition des mêmes actes à chaque nouveau jour. Je pense que c'est pour ça que j'aimais bien le ranch. Pour ça qu'Otis et Tucker sont partis vers les grandes villes. Ils comprenaient pas la beauté de la routine.

Les jours passent et ne se ressemblent pas. Pourtant, dans le chaos de cette vie nouvelle, j'apprends à reconnaître ces instants qui nous permettent de tenir. Comme quand on a trouvé notre nouvelle maison, une parcelle de terre labourée et un puit. Notre premier repas chaud était victorieux. Même si je suis pas certain que le bougre de McCoy soit du genre à exploser de joie. Il avait l'air sacrément content de l'endroit même s'il marmonnait dans sa barbe qu'on était trop exposé à cause de la véranda vitrée. Moi je l'aime bien. Je m'imagine à observer le ciel à la nuit tombée.

La routine s'est installée sans qu'on en soit vraiment conscient. Une fois il prend le volant, une fois c'est moi. S'il s'approche d'une porte, je me mets derrière prêt à taper au cas où quelques anciens locataires revanchards chercheraient à lui faire la peau. J'ai parfois un peu l'impression d'être devenu l'ombre de Chuck, mais ça me dérange pas. Y a pire destin par les temps qui courent. On a fait un voyage, puis deux, puis trois à Ekron. On a été au lycée d'Otis et Tucker. J'y suis allé, mais pas très longtemps. J'avais pas vraiment le niveau. Je me souvenais de la bibliothèque pour m'y être caché quelques fois. Y avait tellement de bouquins, mais on a pas trouvé ce qu'on était venu chercher. Y a des jours avec et des jours sans. Rebelote le lendemain, on mange quelque chose, on vérifie les sacs et puis on repart.

Cette fois, on a été en ville pour trouver une librairie dont Chuck connaissait la localisation. Là aussi on s'est retrouvé bredouille. En repartant, j'ai vu un magasin de chasse et pèche donc on s'est arrêté. Il est parti dans une direction et moi dans une autre avant me rejoindre pour faire le plein d'armes et de munitions. Quand on est sortis, la voiture était plus là. J'avais laissé les clés sur le contact, qui allait nous voler ? Un Zed ? Elle était quelques mètres plus loin et déjà Chuck se dirigeait vers notre véhicule que soudain j'ai entendu quelqu'un crié. J'ai pas compris, y a une marée de Zeds qui a débouché d'une allée et tout ce que j'ai vu c'est la silhouette d'un géant à la longue chevelure flottant au vent. J'ai pas eu le temps de lui jeter un bon coup d'oeil que Chuck me hurlait de rentrer dans la voiture en disant qu'on était compromis. Compromis ? On venait de croiser un survivant pour la première fois depuis des jours et la seule chose qu'il trouvait à faire c'était de crier au meurtre en barricadant la maison.

Quand on est reparti à Ekron le lendemain, y avait un tas de corps sur la route avec un message. J'ai un peu mieux compris pourquoi Chuck était si réticent à avoir un premier contact. Et s'il ne nous voulait pas du bien ? J'ai très vite changé d'avis en voyant qu'il nous avait laissé un cadeau devant la porte. Chuck était tellement remonté qu'il a passé la nuit à observer la fenêtre. Pareil le lendemain, cette fois une biche! On venait de ramener de la dinde, ça allait nous remplir le frigo. Quel genre d'horrible personne ferait des cadeaux pareils ? Ca ne pouvait qu'être un chic type!

Je me demande si je devrais me laisser pousser les cheveux moi aussi ?

Quand j'ai dépecé la bête, j'ai entendu un bruit de portière. En rentrant dans la maison, j'ai vu son ombre qui fuyait avant de l'entendre tomber au sol dans notre jardin. S'il avait voulu nous faire du mal, il aurait eu tout loisir de me briser la nuque sous le couvert de la nuit.

Le vieux McCoy lui a donné rendez-vous au matin. Il parle de se préparer, me gronde dès que je referme pas à clé derrière moi. Je comprends pas pourquoi il est si stressé par cet inconnu.

Je crois qu'il se sent seul. Moi aussi si j'avais pas trouvé Chuck je me serais senti seul.