“trouelle caraïl pastes de nata”


Ce matin, Wedediah m'a donné quelque chose.

Une truelle. En bois. Taillée à la main, visiblement. Pas parfaite, légèrement asymétrique, le manche un peu plus épais d'un côté, mais faite avec soin. Avec intention. Il me l'a tendue sans cérémonie, sans discours, juste un regard tranquille et un petit hochement de tête.

J'ai failli pleurer.

Je dis bien : failli. J'ai serré les dents, j'ai regardé ailleurs une seconde, et j'ai dit merci d'une voix à peu près normale. Mais j'étais pas normal. Personne m'avait rien offert depuis… depuis que tout s'est effondré. Et là, cet Amish sorti de nulle part, avec ses mains calleuses et son silence de cathédrale, il avait pris le temps de fabriquer un truc pour moi.


Je suis reparti explorer. Seul, comme d'habitude. C'est devenu le rythme ici, chacun sort, chacun glane, chacun rentre avec quelque chose ou pas. Le groupe survit par accumulation. D'ailleurs c'est vraiment le foutoir cette planque quand j'y repense.

J'ai pas voulu toucher aux réserves de munition des autres. Déjà que je me sens comme une pièce rapportée dans ce puzzle… m'emparer de leurs munitions, ça les aurait achevé de me convaincre de ma propre inutilité. Alors je suis repassé par une armurerie que j'avais repérée quelques jours avant. La devanture était déjà explosée, mais il restait au fond quelques boites.

J'ai récupéré des balles, le bon calibre cette fois, j'apprends, il y a des tonnes de livres dans la planque.. et j'ai pris un fusil. Pas le plus beau. Pas le plus neuf. Mais le plus simple et surtout, le mien. Personne m'en redevra rien.


Et puis j'ai roulé.

La Ford toussait, calait, repartait dans un sursaut d'orgueil mécanique avant de recaler trente secondes plus tard. Conduire ici, c'est une négociation permanente entre toi et ton ex toxique sur le partage des affaires après un divorce.

Mais je l'ai vu au loin.

Le centre commercial.

Énorme. Immense, même. Un de ces temples du consumérisme d'avant, trois étages, parking à perte de vue, enseigne à moitié tombée qui se balançait dans le vent comme une vieille dent. Mon premier réflexe, c'était l'excitation. Les ressources qu'il pourrait y avoir là-dedans…

Mon deuxième réflexe, c'était les zombies.

Des tonnes de zombies droit devant.


Je sais pas ce qui m'a pris. L'adrénaline, peut-être. L'envie de pas rentrer les mains vides encore une fois. Ou juste un coup de folie douce, va savoir.

J'ai sorti le fusil.

Et j'ai tiré.

C'était pas propre. C'était pas précis. C'était surtout bruyant — et évidemment, le bruit en attire d'autres, je le sais maintenant, mais j'ai tenu. J'ai reculé, j'ai rechargé, j'ai bougé, j'ai tiré encore. Une sorte de danse très moche avec des partenaires très moches.

J'ai failli mourir dix fois. Je compte plus vraiment. Il y a eu le moment où j'ai trébuché sur un plot d'autoroute. Le moment où j'ai cru la voiture morte pour de bon. Le moment où un zombie était déjà a côté de la denetre passager.

. La Ford a calé, j'ai juré, j'ai relancé, on s'en est sortis elle et moi, dans une espèce de solidarité mécanique désespérée. Comme un grand père qu'on ne laisse pas mourir même après sa 7 eme crise cardique.

Je suis pas entré dans le centre commercial. Pas aujourd'hui.


Je suis rentré à la nuit tombante.

La planque était silencieuse. Les autres pas encore là, je sais jamais vraiment ou ils sont. J'ai posé le fusil. J'ai posé la truelle à côté, sur le rebord de la fenêtre.

Le silence pèse. J'ai l'impression d'être le chat du voisin dans ce groupe...

On me nourrit, on me tolère, on me remarque à peine. Peut-être que c'est provisoire. Peut-être que ça changera rien.

Mais demain, il y a un centre commercial à explorer.