“Un trop grand prix a payer pour un fragment de savoir. (Part 1)”
Du béton réfractaire...
De l'argile cuite, broyée, mélangée dans des proportions précises avec du ciment alumineux et du sable réfractaire. C'est ça, le béton réfractaire. C'est ça qui permet à un fourneau de tenir à mille degrés sans se désintégrer. Sans ça, ma forge est une jolie sculpture de pierres et de glaise qui fondra sur elle-même à la première vraie chauffe comme un château de neige sous le soleil
Sauf que je ne savais absolument pas comment m'en procurer ou le fabriquer avant d'écrire ces lignes...
Je le savais vaguement. Je l'avais lu quelque part, une ligne dans un manuel de métallurgie générale, une mention en passant. Je m'étais dit que ça se trouverait, que quelqu'un aurait ramené quelque chose d'utile, que dans cette bibliothèque de survie improvisée que le groupe avait constituée au fil des expéditions, forcément, il y aurait bien un bouquin qui en parlerait...
J'ai tout épluché...
Deux fois..
Des livres sur la chasse, la pêche, la conservation des aliments, les plantes médicinales, la radio amateur, la mécanique des moteurs diesel, l'agriculture biodynamique, les nœuds marins, la psychologie de crise, trois BD et une bible.
Pas un mot sur le béton réfractaire. Pas une ligne. Pas une recette. Rien.
Mon projet est au point mort.
J'ai passé deux jours à tourner autour de ça, à regarder ma forge inachevée avec cette impuissance sourde qui te ronge les molaires. Tout ce travail. Les murs. Le soufflet de Webediah. Les moules en céramique ratés et recommencés. Les avant-bras en feu. Le demi hectare de forêt que j'ai abbatu derrière le terrain...
Tout ça bloqué par l'absence d'une recette d'un matériaux que n'importe quel fournisseur de construction pouvais commander avant l'apocalypse.
Le troisième matin, j'ai pris ma décision.
J'ai annoncé au groupe que je partais en expédition. Que ça prendrait peut-être du temps. Que je cherchais un livre spécifique, un seul, mais que je savais pas où il était ni combien de temps il faudrait pour le trouver.
Ils m'ont regardé avec cet air, ce mélange de surprise et d'interrogation polie que je commence à bien connaître ici.
En même temps, c'est ma première vraie expédition.
Ünthrr a proposé de venir. Denis aussi, presque immédiatement, ce qui m'a touché plus que je l'aurais voulu. Webediah a rien dit mais il s'est levé, ce qui chez lui, je crois, signifie la même chose.
J'ai décliné.
Peut-être que c'était de l'orgueil. Probablement. Ce livre, c'est mon problème, mon projet, mon entêtement. Les entraîner dans une expédition à durée indéterminée pour un bouquin de métallurgie qui ne servira qu'à moi... non. Ils ont mieux à faire. Le groupe a mieux à faire.
J'ai pris la Mercedes classe A.
L'autre, la GLC, est devenue une épave de plus dans le jardin depuis l'histoire de l'arbre dont je préfère ne pas reparler en détail. La classe A est en mauvais état mais elle roule, et c'est le minimum.
Je suis parti tôt, avant que la lumière soit vraiment levée.
Webediah était debout dans la cour quand j'ai démarré. Il m'a regardé partir sans un mot, les mains dans les poches de sa chemise, ce regard tranquille qu'il a et que je comprends toujours pas entièrement. J'ai levé deux doigts du volant en guise d'au revoir.
Il a hoché la tête.
Je sais pas où je vais exactement. Une librairie technique. Un lycée professionnel. Une bibliothèque municipale. Une université s'il y en a une dans un rayon raisonnable. Quelque chose qui aurait pu abriter un manuel de construction de fours industriels, de métallurgie artisanale, de céramique haute température.
Ce livre existe. Quelque part, il existe.
Je vais le trouver.
Et je rentre pas sans lui...

Cap sur Ekron...
La carte d'Ünthrr m'a sauvé la mise.
Je m'attendais pas à ça. Il m'avait tendu le truc la veille du départ, une feuille pliée en huit, couverte de son écriture serrée et d'annotations dans les marges, des petits symboles dont j'ai mis dix minutes à comprendre le système. Un cercle plein, Un cercle vide, Une croix, Et des commentaires partout, laconiques, précis, parfois cryptiques. Odeur suspecte côté est. Maison instable. Animaux errant agressif. Attention horde.
L'endroit supposée de la librairie d'Ekron avait un cercle vide avec une étoile à côté.
Une dernière annotation que je ne comprenais pas attira mon oeil
train brulé, à contourner.
Au fil de la route, La ville s'est dessinée au loin dans la bruine de fin de matinée. Petite. Tranquille dans sa façon d'être abandonnée. Moins de cadavres sur les routes en approche, moins de cette tension sourde qu'on ressent parfois avant même d'entrer quelque part, cette intuition animale que l'endroit est mauvais.
Ünthrr avait raison. C'était la bourgade la moins dangereuse de son répertoire... En théorie...
En pratique, un train calciné barrait l'axe principal, avec ses wagons éventrés en travers de la route. Comme un animal mort de taille démesurée. Je suis resté arrêté, ébahi, devant, volant a la main, une bonne minute à calculer. Pas de passage à gauche. Pas à droite non plus, trop encombré. Il fallait remonter, trouver une rue parallèle, chercher.

J'ai cherché.
Les zombies étaient là, épars, sans conviction particulière. Ils se tournaient vers le bruit du moteur avec ce mouvement lent qui leur appartient, cette rotation de la tête qui précède tout le reste. J'ai zigzagué entre eux, doucement, sans accélérer inutilement, sans les provoquer. J'apprends. Avant, j'aurais écrasé l'accélérateur par panique. Maintenant je comprends que le bruit attire, et que la discrétion vaut mieux que la brutalité quand tu peux te la permettre.
Le temps avait décidé de se liguer contre moi. Un crachin froid, insistant, le genre qui s'infiltre partout jusqu'à ce que tu réalises que t'es glacé jusqu'aux os sans l'avoir vu venir. Le pare-brise s'embuait. Le chauffage de la classe A fonctionnait à peu près comme le reste de la classe A, c'est à dire mal.
La planque me manquait déjà.
J'ai trouvé une maison à l'écart en fin d'après-midi. Propre, vide, porte de derrière pas fermée à clé. J'ai fait le tour des pièces méthodiquement avant de poser mon sac, ça aussi c'est nouveau, ce réflexe, et j'ai mangé froid des barres de céréales assis sur une chaise de cuisine dont le motif à fleurs orange détonnait avec la fin du monde.
après avoir fermé tout les rideaux, je m'enferme dans la chambre, me préparant a dormir dans un lit qui n'est pas le mien, dans l'inconfort et le noir d'une maison froide sans électricité
La nuit a été longue.
Des bruits dehors que j'arrivais pas à identifier. Le vent, probablement. Sûrement. Le genre d'incertitude qui tient jusqu'à trois heures du matin.
et si je me réveillais au beau millieu de la nuit cerné par ces choses qui doivent continuer a me chercher inlassablement...
Le lendemain, la bibliothèque.
Elle était exactement à l'endroit marqué sur la carte d'Ünthrr, ce qui m'a inspiré pour lui une gratitude silencieuse et sincère. Façade en brique, volets fermés, une enseigne municipale à moitié décollée qui pendait d'un seul côté.
La porte était verrouillée.
Avant, j'aurais pris le marteau et réglé la question en brisant la vitre. Vite, bruyant, efficace dans le mauvais sens du terme. Mais j'ai passé des semaines à apprendre à démonter, assembler, comprendre comment les choses tiennent ensemble. Démonter proprement une serrure, ça prend plus de temps. Ça fait moins de bruit. Et ça me prouve que je suis encore vivant dans ce monde de désolation.
Je suis entré dans le silence. J'ai cherché méthodiquement, rayon par rayon. lampe torche dans la bouche.
J'ai trouvé quelques bouquins intéréssant mais pas ce que j'étais venu chercher.
Maigre butin...
Je suis reparti dans l'après-midi, sous le même crachin froid, avec mes livres sur la banquette passager et cette question qui recommençait à tourner : si c'est pas ici, c'est où.
La route s'étirait devant moi, grise et longue.
J'ai croisé fugacement un fourgon. Énorme. D'un seul tenant, pas un de ces semi-remorques articulés que Denis manipule avec une aisance indécente et que je ne maîtriserai probablement jamais de mon vivant. Non, celui-là c'était du solide, du trapu, du massif, le genre de truc qu'une entreprise de déménagement ou de livraison industrielle aurait eu dans son parc.
J'ai pensé au coffre tordu de la classe A.
J'ai pensé aux rotations au lac, à la glaise laissée sur place parce que je pouvais pas tout prendre, aux pierres abandonnées en bord de route.
J'ai regardé le fourgon autant que je pouvais avec une envie presque physique.
Autour : trop de zombies, ça grouillait entre les véhicules garés. Et c'était pas mon objectif. J'avais un objectif, et ce n'était pas celui la.
J'ai repris la route.
Cap sur Rosewood
C'était beaucoup plus loin qu'Ekron.
La carte d'Ünthrr devenait moins précise dans ces zones-là, les annotations plus rares, les symboles moins assurés. Rosewood avait juste un nom encerclé au crayon avec un point d'interrogation à côté. Le genre de notation qui veut dire je suis jamais allé mais ça pourrait valoir le coup. Merci Ünthrr.
La ville se méritait déjà rien que par la route. Plat, gris, des champs de part et d'autre qui s'étiraient jusqu'à un horizon bas et sans intérêt. Le genre d'endroit qui devait être triste avant et qui avait pas eu besoin de grand-chose pour finir comme ça.
La station service à l'entrée de Rosewood. Et derrière...Les zombies.
Pas quelques-uns**.** Pas une poignée dispersée qu'on contourne en zigzaguant. Une horde. Compacte, dense, qui bouchait la rue principale d'un trottoir à l'autre comme une marée de mauvaise humeur. Ils bougeaient pas vraiment, ils existaient, plutôt, en masse, dans cette façon qu'ils ont de ne rien faire en particulier jusqu'à ce qu'il y ait quelque chose à faire.
J'ai éteint le moteur. Je les ai regardés un moment. Ce genre de situations allait se multiplier, et au coup d'un moment il faut savoir se mouiller, les autres sont des Vétérans sur ce sujet, moi je vais faire mon baptême.
Il fallait déblayer.
Je sais pas exactement combien de temps ça a duré. Trois jours, peut-être quatre. Le temps a cette texture étrange quand tu fais la même chose en boucle jusqu'à l'épuisement, il s'étire et se compresse en même temps, les heures deviennent cotonneuses, les journées perdent leurs sens.
Le protocole s'est installé toute seule, par nécessité. Presque instinctivement. Dès fois j'avais l'impression que ce n'était pas moi qui faisait cette sale besogne. Que j'était juste un spectateur.
- Sortir de la voiture.
- Prendre une des battes de Webediah (il en avait taillé une série avant mon départ, sans que je lui demande, posées contre le mur de la forge comme s'il savait).
- Avancer vers eux.
- Frapper.
- Frapper en reculant parce qu'ils avancent et que si tu recules pas tu te retrouves dedans.
- Frapper sans regarder où tu marches parce que si tu regardes tes pieds tu regardes plus devant.
- Frapper sans te retourner parce qu'un seul angle mort, une seule seconde d'inattention, et c'est fini d'une façon que je préfère pas détailler.
- Frapper jusqu'à ce que les bras lâchent. Pas la volonté, les bras. Physiquement. Les muscles qui refusent de continuer, qui envoient un signal clair et sans appel : terminé pour maintenant.
- Regagner la voiture en reculant toujours, ne jamais leur tourner le dos complètement.
- Démarrer. Prier pour que le moteur réponde, il a répondu, toujours, de justesse parfois, avec cette toux caractéristique qui me donnait des sueurs froides.
- Rouler jusqu'à être hors de portée.
- S'arrêter.
- Souffler.
- Reprendre des forces.
- Y retourner.
- Sortir de la voiture.
- Prendre la batte .
- Avancer vers eux .. - Frapper...

La nuit, je dormais dans la voiture au milieu de l'autoroute. Suffisamment loin pour qu'ils ne m'atteignent pas même en marchant jusqu'à l'aube. Recroquevillé sur le siège passager rabattu, le dos en compote, une batte posée sur les genoux par réflexe. Le ciel était immense au-dessus de l'autoroute déserte. Parfois des étoiles. Parfois juste du noir.
Je mangeais ce que j'avais trouvé à la station service. Des trucs dans des emballages plastique, des cochonneries sucrées et caloriques qui avaient l'avantage de ne pas pourrir. Je me lavais avec ce qui coulait encore du robinet des toilettes, un filet d'eau froide, rouillée, mais de l'eau. Le miroir au-dessus du lavabo m'a renvoyé un visage que j'ai mis un moment à reconnaître.
J'avais l'impression de voir un zombie au travers du miroir.
Dès fois c'était pas la fatigue qui me faisais arreter, juste les nerfs, juste cette envie d'hurler, de jeter la batte et de taper les zombies a mains nues, juste l'envie d'en finir avec ce cauchemar fiévreux.
Et puis au matin du troisième jour, ou du quatrième, les rues étaient praticables. il n'y avais plus rien a tabasser... que cette sourde odeur de chair en déliquescence
Je suis entré dans Rosewood.
La librairie était dans la rue principale, elle se batait en duel avec un restaurant et un genre de cabinet comptable.
Petite. Vraiment petite. j'ai presque été étonné qu'ils ne fassent pas bureaux de tabac. c'est ce genre de boutique qui vivotait sur les best-sellers de l'été et les cartes postales locales. La porte était ouverte, arrachée depuis longtemps visiblement. À l'intérieur, des rayonnages à moitié vides, pillés ou effondrés, les livres restants gonflés d'humidité, certains collés ensemble en blocs informes.
J'ai cherché quand même.
Méthodiquement, rayon par rayon, comme à Ekron. Les genoux dans la poussière, la lampe torche entre les dents pour avoir les deux mains libres.
Rien.
Pas de technique industrielle. Pas de construction. Pas de métallurgie. Trois romans, un guide touristique régional, un livre de recettes de cuisine, et deux revues érotiques.
J'ai pris les deux revues par réflexe. J'aurais même pas su dire pourquoi.
Je suis ressorti dans la rue principale de Rosewood, dans la lumière fade de cet après-midi sans qualités, avec mon porno sous le bras et trois jours de fatigue dans les jambes et un vide dans la tête qui ressemblait à rien de particulier.
L'esprit embrumé. C'est le mot juste. Pas de colère, pas de désespoir dramatique. Juste cette espèce de brume épaisse qui s'installe quand le corps et la tête ont donné tout ce qu'ils avaient pour un résultat qui ne vient pas.
J'ai regardé les rues déblayées derrière moi.
Tout ce travail. Ce massacre. Ces jours... Pour une librairie minable au milieu de nulle part qui vendait des cartes postales.
J'ai repris la voiture. La route était longue et plate et grise. Comme le temps..
Quelque part sur l'autoroute, j'ai réalisé que je n'avais même pas de destination suivante.
Cap sur March Ridge.
J'avais vu le nom sur la carte d'Ünthrr, sans annotation particulière. Juste le nom, encerclé mollement, avec une flèche qui pointait vers quelque chose d'illisible dans la marge. J'aurais dû prendre ça comme un signe.
La ville est apparue progressivement,
Des maisons. Des dizaines, des centaines de maisons identiques, petites, carrées, sans âme, alignées avec une précision qui avait quelque chose d'obsessionnel. Le même toit. Les mêmes fenêtres. Le même carré de jardin devant. Comme si quelqu'un avait appuyé sur copier-coller jusqu'à remplir toute la surface disponible et avait appelé ça une ville. Dans un autre contexte j'aurais trouvé ça déprimant. Dans celui-ci c'était carrément sinistre.
March Ridge existait parce que la base militaire existait. Point. Des centaines de familles qui vivaient là parce que quelqu'un, quelque part, avait un uniforme et un salaire et avait besoin d'un endroit où mettre les siens. Le centre communal était à la mesure de l'ambition de l'endroit, un restaurant, une poste, une épicerie, une station service. Le strict nécessaire pour cocher la case village sur un formulaire administratif et passer à autre chose.
Franchement déprimant.
J'ai longé la base militaire de loin, très de loin, en restant du côté opposé de la route. Elle se dessinait à l'horizon comme une menace tranquille. L'endroit me faisait froid dans le dos d'une façon que j'arrivais pas à rationaliser complètement. Pas de zombie visible de loin. Pas de mouvement apparent.
Ça rassurait pas vraiment. Les endroits trop calmes font pas confiance.
J'ai gardé le pied sur l'accélérateur.
Les zombies dans le village en lui-même, c'était gérable. Clairsemés, lents, désorientés entre les rangées de maisons identiques, peut-être qu'ils arrivaient plus à se repérer non plus, je leur en aurais pas voulu. Je me suis faufilé sans trop m'arrêter.
La bibliothèque...
J'avais osé me moquer de celle de Rosewood.
Celle-ci était dans ce qui ressemblait à une salle polyvalente reconvertie, une grande pièce aveugle qui avait dû accueillir des réunions de copropriété et des cours de gym pour seniors avant de devenir, par nécessité ou manque d'imagination, le dépôt culturel de March Ridge. Trois rangées d'étagères métalliques. Des livres de poche cornés. Des magazines people de l'année d'avant. Des manuels scolaires du niveau collège.
J'ai quand même cherché.
J'ai cherché avec le même sérieux que partout ailleurs, à genoux sur le lino, la lampe torche dans une main, l'espoir en veilleuse dans l'autre.
Rien. Moins que rien. C'était pathétique... celle de Rosewood était une grande bibliothèque universitaire comparée à ça.
Je suis resté debout au milieu de la pièce un moment, à regarder les étagères, à écouter le silence particulier de March Ridge. Une malédiction, j'avais pensé en entrant. Je maintiens. Il y a des endroits qui semblent avoir été oubliés avant même que le monde s'effondre. Et March Ridge faisaient partie d'entre elles.
J'ai perdu une journée. Je me suis tiré.
La route de retour avalait les kilomètres dans un silence insupportable. Même la voix dans ma tête qui trouve toujours quelque chose à commenter était dégoutée. Les bras posés sur le volant. Le paysage plat qui défilait. March Ridge qui disparaissait dans le rétroviseur me hurlant silencieusement de ne plus jamais revenir.

Mais bordel comment les gens de l'ancien monde pouvaient avoir envie de vivre dans un endroit pareil ?
Quelque part entre nulle part et encore nulle part, j'ai commencé à faire les comptes.
Ekron. Rien. Rosewood. Rien. March Ridge. Rien.
Le béton réfractaire n'existe pas dans cette partie du monde, apparemment.. En tout cas il était très réfractaire à l'idée que je le trouve.
Je n'avais plus envie de penser à ça ce soir. J'avais envie de rentrer.
Cap sur Muldraugh
Muldraugh était censée être la bonne.
Plus grande. Plus prometteuse. Ünthrr avait plusieurs annotations sur cette page-là, des vraies, avec des étoiles et tout. Une bibliothèque correctement dimensionnée, apparemment. Des commerces. De la ressource.
J'y étais presque... presque ...
Je ralentis sur l'autoroute voyant ce qui pointe vers l'horizon...
Des épaves de véhicules ... beaucoup..
Le carambolage se voyait de loin. Une accumulation de véhicules calcinés qui bloquait toutes les entrées de la ville comme une barricade que personne avait planifiée mais qui était parfaitement efficace quand même. Des carcasses entassées, tordues, fondues les unes dans les autres par la chaleur d'un gigantesque incendie du passé, certaines encore debout sur leurs jantes, d'autres couchées sur le flanc dans des positions qui évoquaient des choses désagréables.
J'avais pris une torche à propane. J'étais content de ma prévoyance, J'ai regardé l'étendue du carambolage. La torche à propane n'allait rien résoudre du tout...
Impossible de faire passer la voiture là-dedans. J'ai garé la Mercedes à distance raisonnable en plein millieu de l'autoroute, j'ai pris ma batte, et j'ai décidé d'y aller à pied.
Les épaves formaient un couloir étroit par endroits, un labyrinthe de métal mort. Je progressais lentement, les sens en alerte, en posant les pieds avec soin sur le bitume jonché de débris. Le silence avait cette qualité particulière des endroits où il devrait pas y avoir de silence.
Une main putréfiée à surgi de sous une carcasse.
Des doigts qui se refermaient sur ma cheville avec une force que j'anticipais pas, dans un endroit où je regardais pas, au moment exact où je pensais à autre chose. Mon cerveau a traité l'information une demi-seconde trop tard. Ce demi-seconde pendant laquelle mon corps, lui, avait déjà pris une décision autonome et irrévocable.
J'ai hurlé.
Un cri qui venait de loin, du fond de quelque chose de primitif et de pas du tout fier de lui. Pas un cri de guerre. Un cri de terreur pure, de gamin surpris dans le noir, de quelqu'un qui réalise en une fraction de seconde que l'endroit qu'il croyait vide ne l'est pas du tout.
Les rangers ont tenu. Solides, épaisses. Pas de blessure.
Mais le hurlement.
Le hurlement avait fait son travail.
Les épaves s'animaient. De partout. Sous des carcasses, entre des portières, derrière des camions renversés - ils étaient là depuis le début, immobiles, planqués sans le vouloir dans les recoins de métal, et ma voix venait de leur annoncer que le déjeuner était servi.
Trop c'est trop...
Je suis retourné en courant vers la Mercedes.
J'ai ouvert le coffre. Le fusil, Le sac de munitions. Les boîtes de cartouches, j'avais pris large cette fois, j'avais appris, Le fusil déjà en main.
Et là, bouillonnant de rage et d'adrénaline et de trois jours d'Ekron et de Rosewood et de March Ridge et de ce foutu béton réfractaire qui n'existe nulle part - là, j'ai fait feu.
C'était idiot. Je le savais même au moment où j'appuyais sur la détente en hurlant ma colère.
Le premier tombe. Le deuxième. Le cinquième. Le dixième... le vingtième...
Ils avancent...
Le bruit en appelle d'autres, toujours, ça j'avais pourtant compris, ça j'avais intégré, mais la rage a ses propres circuits et ils court-circuitent la raison sans effort. Je recule en tirant. Je recharge. Je tire encore. Trentième peut-être, je compte plus. Pour chacun qui tombe, trois arrivent de quelque part que j'avais pas regardé.
Ils se resserrent.
Je recule encore.
Mes talons heurtent quelque chose de solide.
La Mercedes.
J'avais déjà reculé jusque-là ? Déjà ?!!

Ils étaient à trois mètres. Deux. Les bras tendus, la bouche ouverte, ce bruit qu'ils font et qu'on s'habitue jamais vraiment à entendre. Des mains qui commençaient à effleurer l'air devant moi.
Je me suis engouffré dans la voiture.
La portière claquée. Le verrou. Les vitres qui se salissaient instantanément de leur toucher tout autour.
La clé dans le contact.
Rien.
Le moteur a rien dit. Pas même une tentative. Juste ce silence mécanique qui est la chose la plus terrifiante qui existe dans ce monde ou dans l'ancien.
Des paumes qui cognaient contre les vitres. Régulièrement. De tous les côtés.
J'ai réessayé.
Un soupir. Un toussotement. Puis plus rien.
- ALLEZ PUTAIN !!!
Ma voix était bizarre. Un hurlement implorant. Presque un sanglot.
J'ai tourné la clé à en arracher le contacteur, les dents serrées, les yeux fermés une seconde, la main qui tremblait sans que je lui aie demandé de trembler.
La voiture a toussé. Puis elle a démarré.
Je suis pas sûr d'avoir respiré entre le moment où le moteur a pris et le moment où j'étais suffisamment loin pour que les derniers zombies disparaissent dans le rétroviseur. Mes mains tremblaient encore sur le volant. Mes yeux étaient trop ouverts, je sentais l'air froid sur mes globes oculaires et j'arrivais pas à les refermer normalement.
Muldraugh rétrécissait derrière moi.
Demi-tour définitif.
Je conduisais vite, trop vite, sur une route que je regardais à moitié. Quelque part les dents avaient commencé à claquer sans prévenir, un tremblement réflexe que je ne contrôlais pas. Le genre de chose qui arrive quand l'adrénaline commence à se retirer et que le corps présente la facture.
Il faisait nuit
J'ai roulé toute la nuit, l'esprit vide, comme dans un rêve lucide dont on arrive pas à sortir. Le mal de tête battait en sourdine. Et puis la planque est apparue dans le noir, à cent mètres, avec cette fenêtre faiblement éclairée qui aurait dû me suffire. J'ai ralenti. J'ai regardé ce rectangle de lumière jaune un long moment. Et j'ai continué à rouler. Je pouvais pas rentrer comme ça, pas après une semaine à risquer ma peau pour du papier, pas les mains vides pendant que les autres reviennent toujours avec quelque chose. La station service était juste après. J'ai fait le plein en silence dans le froid de cinq heures du matin, les yeux dans le vague, puis je suis remonté dans la voiture. De la fierté mal placée, sûrement. De l'entêtement, certainement. Mais c'était mien, et dans ce monde qui m'avait tout pris, c'était pas rien. Je suis reparti. Un doigt d'honneur levé haut dans le noir, pour personne, pour tout le monde, pour ce monde misérable qui nous avait tous mis là... j'ai continué ma route