“Un trop grand prix a payer pour un fragment de savoir. (Part2)”


Je suis de nouveau sur la route,

Le gribouillage d'Ünthrr sur la carte ressemblait à rien de précis. Juste un trait au crayon, hésitant. Un endroit au milieu de nulle part, presque sur ma route. Autant jeter un œil.

Je me suis regardé dans le rétroviseur à un feu rouge qui ne servait plus à rien.J'ai mis un moment à reconnaître le type en face de moi.

La barbe sale, inégale, tachée par endroits de sang séché qui avait viré brun-noir. Le reste du visage pareil. Des yeux qui avaient l'air d'appartenir à quelqu'un de plus vieux que moi, ou peut-être juste à quelqu'un qui avait dormi deux heures en quatre jours.

Il me restait dans un fond de sac en plastique de la station service de Muldraugh, des barres chocolatées ramollies et périmées que je mâchonnais sans conviction. Mon estomac réclamait autre chose quelque chose de chaud, de vrai, de consistant.

La ville poubelle

Je sais même pas comment l'appeler autrement.

C'était une ville neuve, flambant neuve, le genre de construction récente qui explique pourquoi elle apparaissait pas sur la carte. Et visiblement les habitants avaient eu le temps de réagir, un peu, suffisamment pour, cloisonner la ville en une sorte de forteresse de bric a brac, de monter un camp de réfugiés, de barricader, colmater, bricoler. Le résultat était un truc impossible à catégoriser. Une ville moderne et un bidonville superposés, du béton propre et neuf recouvert de rajouts en bois, des planches clouées en travers des fenêtres, des passerelles improvisées entre les bâtiments, des barricades qui bloquaient les rues dans une logique que j'arrivais pas à reconstituer. Un capharnaüm monumental construit par des gens qui essayaient de survivre et qui avaient visiblement échoués.

On ne vous à jamais appris a ranger votre chambre ?

J'ai laissé la Mercedes dehors. Trop d'obstacles, trop de barricades en travers des routes — impossible de circuler en voiture là-dedans. J'ai pris la batte, le strict nécessaire, et je suis entré à pied.

Mauvaise idée numéro un : l'endroit était un labyrinthe. Les rajouts en bois créaient des angles morts partout, des couloirs qui débouchaient sur des impasses, des passages qui se ressemblaient tous et qui menaient nulle part de façon cohérente.

Mauvaise idée numéro deux : les zombies adoraient ça. Ils se planquaient dans les recoins sans le vouloir, immobiles dans les ombres, surgissant au détour d'une barricade avec cette façon qu'ils ont de presque te surprendre même quand tu t'y attends.

La librairie était là par miracle, nichée entre deux bâtiments reliés par une passerelle en bois. Une vraie, cette fois. Des rayonnages corrects, des livres en quantité, de la diversité.

... Pas le béton réfractaire, jamais le béton réfractaire, évidemment... Mais des livres utiles quand même, que j'ai fourrés dans le sac sans trop regarder.

J'ai aussi pu faire le plein de jerky et de cochonneries sucrées dans une épicerie qu'il fallait traverser pour changer de rue.

C'est le bruit qui a tout déclenché.

Une étagère métallique branlante est tombé dans un vacarme lorsque je faisais demi tour , mon sac a du le pousser... Sauf que juste après, quelque chose a résonné plus loin dans le silence de la ville morte avec une clarté absolument catastrophique. Et puis le son s'est multiplié... des cognements contre les barricades, des crissements de main sur les fenêtres de partout, de loin d'abord puis de moins loin, la ville entière qui se réveillait par vagues successives comme des dominos qu'on renverse.

J'ai couru avec mon sac sur l'épaule en cherchant la sortie dans ce labyrinthe de bois et de béton, en prenant des décisions à chaque carrefour sur la seule base de l'instinct, en me trompant deux fois avant de trouver le bon chemin. Derrière moi le bruit enflait, cette espèce de rumeur sourde et collective qui annonce un nombre de zombies qu'on préfère pas imaginer.

La Mercedes était là où je l'avais laissée.

Je suis monté, j'ai démarré, elle a démarré, cette fois, immédiatement, comme si, elle aussi, avait envie de se barrer au plus vite. Et je suis parti sans demander mon reste.

Cap sur Riverside